Le sas

2011 - 12 octobre 2015

Biographie

Les règles

  • Ne jamais anticiper l’utilité d’une chose.
  • Tout objet qui s'avère utile doit être utilisé et donc sorti du sas. On ne peut se résoudre à se passer d'un objet sous prétexte qu'il se trouve dans le sas.
  • Tout objet dont on a besoin doit être sorti du sas.  (ça s’applique aussi à des objets qu’on a déjà dans le studio !) => lorsqu’on manque d’une chose du sas, il faut l’en sortir
  • Un objet utilisé dans le sas étant considéré comme utile, il doit être sorti du sas, sauf s'il est utilisé par un acheteur
  • L’argent a une utilité permanente.
  • Une chose ne peut être sortie du sas que par son propriétaire ou par son acheteur.
  • On ne peut pas réintroduire un objet dans le sas.
  • Le contenu du « sas couple » est égal à la somme du contenu de chaque « sas individu » => si j’ai besoin d’un objet, je peux l’en sortir du sas de ma partenaire, et je le dois.
  • En cas de couvre-feu (laps de temps pendant lequel le sas est inaccessible pour des raisons de sécurité), on a le droit d'anticiper une utilité. Par exemple, je sais que cette nuit j'aurai besoin de tel objet, or le sas sera inaccessible à ce moment, donc j'ai le droit de le sortir maintenant. Si jamais l'objet s'est avéré inutile, on le droit - et ce pendant 24 heures - pour remettre dans le sas.
  • il est autorisé de faire rentrer dans le sas une denrée à condition qu'elle soit consommée aussitôt. Son emballage pourra être sorti du sas.
  • un objet ne provenant pas du sas doit disparaître au bout d'une semaine s'il n'a pas fait preuve d'utilité.

Problématiques

Les sas est une remise en cause d'un mode de vie conservateur. Où la potentialité d'utilité n'est plus suffisante, les "au cas où".

De savoir que le sas contient des affaires implique-t-il que ces affaires te possèdent encore ? Il faudrait oublier le contenu... et formuler son besoin à un logiciel qui dira s'il y a ou non des affaires qui correspondent à ton besoin. Il faut une interface.

La trinité corps / âmes / objets. Alors totalement nu, je quittai mon box plein. Plein, c'est-à-dire qu'il contenait tout mon patrimoine. Une expérience de mort. A la mort de quelqu’un, on l’encercueille et les héritiers se partagent les biens. Si le mort est dans un cercueil, ici c’était le contraire, mes affaires, mon patrimoine se trouvait dans un box et moi à l’extérieur. J’assistais en quelque sorte à leur enterrement. J’avais refermé la porte. Verrouillée ; moi seul connaissait le code.  Me promener nu, quelques instants, j’avais goûté à la mort, à la scission entre l’âme et le corps. La perte de conscience, la transe. Cette expérience ne fut en rien palpitante, juste froide. On se sent rien, faible, à la merci des autres, n’ayant que ses instincts pour se défendre. Dans l’arène, le gladiateur doit se défendre. Cette expérience ne fut en rien celle de la liberté absolue, mais un aperçu de la violence primordiale du monde ; l’impression qu’il fallait se défendre pour survivre.

J’avais réussi une scission entre mon corps et mes objets

Faut-il respecter la volonté de celui qui ne veut pas recevoir de cadeaux ? Ou bien respecter la tradition, le "ça se fait". Parfois, les traditions sont trop fortes. Les fiers donateurs méprisent tes volontés, te prennent pour un illuminé, sous le couvert de la tradition. Ils sont couverts. Tu habites dans un studio, vis de frugalité et de méditation. Qu'importe, tu hériteras d'un appareil à raclette. Le sourire sadique du donateur, comme celui des fiers géniteurs d'un malheureux. Certains pensent que le cadeau te fera quand même plaisir, qu'il te fera changer d'avis, que le cadeau est supérieur, transcendental.

Fanny fut tondue.

Citations

Boxon.

Slogan de Masterbox : "Masterbox toujours ouvert. Votre box toujours fermé"

Son charme, elle le devait à son âge. 22 ans. Elle s’habillait comme une jeune. Vieille, elle s’habillerait comme une vieille et ne serait plus charmante. Fanny, tout semblait prévisible avec elle. Pas un charme sophistiqué, de bombe, de fille pulpeuse, d’étudiante en lettres, d’étrangère. Non, un charme rustique. Un joli visage effronté, mutin d’une personne qui ne l’était pas. Un corps sans défaut, à qui les vêtements bas de gamme allaient bien.

Je ne sais quelle dégénérescence avait amené à appeler cet abruti "Doc". Il fallait sûrement creuser du côté du gynéco. Viens voir le docteur petite sœur. Pour moi, c’était "Dock", le docker. Le gilet de marin, le tatouage, la grève dans le sang. Même son contremaître, son supérieur avait ordre de l'appeler Doc. Personne ne lui résistait ; les contremaître ne lui ordonnaient rien.

La prostitution, c'est devenir un objet. Maintenant que ma copine se prostituait, je lui faisais l'amour d'autant plus volontiers que c'était gratuit pour moi. Les conditions différaient peu. Tout comme son "box à passes", mon studio ne contenait qu'un matelas et une table de chevet. Lorsque nous fîmes l'amour dans mon box plein d'affaires, je vis là une forme de sublimation. C'était comme faire l'amour dans mon studio plein, plein d'affaires pendant deux ans, pendant les deux ans où je l'attendais, elle.

J'étais sous-diplômé en comptabilité et sur-diplômé en archéologie.

Mon studio qui jadis regorgeait d'affaires redevenait agréable. Je savais qu'il existait - ailleurs - un endroit, un refuge qui m'accueillerait au cas où (où ce "où" peut-être un pépin), où m'attendrait toujours un matelas d'appoint, mon pyjama d'enfance, dans une vieille malle. Les soirs d'automne, ma vieille radio crachoterait les beats d'un vieux tube. Quand les brumes basses caressent masterbox, il semble un cargo à quai. Le soir précoce nous plonge dans la mélancolie stupide, nous ingrats.

À Fanny, je n’aurais jamais penser confier quelque chose de l’ampleur du « projet sas ». Elle me semblait incapable d’apprécier cela. Elle n’avait pas de philosophie de vie. Mais parce qu'elle était acculée, elle ne pouvait juger. Elle devint une confidente totale.

J’avais poussé le principe du garde-meubles à l’extrême. A limite du vivant. Masterbox avait apprécié ma motivation lors de l’entretien, il faut dire que leur argumentaire commercial, je ne m'était pas contenté de le lire, ni de l’apprendre par cœur, je l’avais intégré, digéré, en avait fait une composante de ma philosophie de vie, de mon bonheur. Confiez-nous vos meubles et objets inutiles et vous vivrez mieux, dans plus d’espace, dans un logement plus petit, moins cher.

Le sas nous autorisait à acheter un baril de 100 litres d’huile d’olive pour faire une vinaigrette mais pas à acheter deux boîtes de thon si l’on compte n’en manger qu’une seule. Certaines règles devaient être affinées.

Dans le sas il était interdit de lire un livre ; car tout objet ayant une utilité devait être sorti du sas. Je ne pouvais qu'être oisif, méditer. L'expérience mystique tournait vite en expérience carcérale. Le cachot. L'ennui.

Prenait-elle la pilule ? J’étais persuadé que non. Statistiquement ce sont les filles de son milieu qui tombent le plus enceintes, par ignorance. Fanny, mon amour, la future mère de mes enfants. Dans la journée mes réflexions sur le concept de sas m’avaient fait conclure qu’un bébé n’aurait pas sa place dans le sas, du moins j’avais de gros doutes. Suffisamment gros pour que le soir même, en pleins préliminaires, je m’enquisse auprès de Fanny de sa contraception. Comme prévu, c’était non. J’allais devoir la laisser là, c’était la loi du sas. Règle n°8 : « lorsqu’on manque d’une chose du sas, il faut l’en sortir. » Le distributeur de préservatifs de la pharmacie d’en bas était toujours défoncé. De toute façon, règle 9 : « on se procure un objet dont on manque prioritairement en le sortant du sas » : obligé d’aller dans le box dans mon sac de baise. Qu’importe l’heure tardive, la fatigue, Fanny frémissante comme jamais, qu’appliquer cette règle était inutile vu qu’à mon retour Fanny endormie serait redevenue aussi frigide qu’un fer non battu. Fanny ne broncha pas ; elle se sentit juste terriblement gênée et posa la main sur son sexe.

Dès le lendemain matin, la question des habits allait pointer le bout de son interrogation. Avec peu d’habits, les lessives sont plus fréquentes donc plus cher, plus cher qu’une grosse. Et le problème de l’étendage. Aucune solution n’était satisfaisante. Avec peu d’habits, une tringle de douche suffit pour étendre du linge. Mais le turnover étant élevé et il faut faire de nombreuses lessives. Perte de temps et d’argent. Avec une masse d’habit moyenne, les lessives sont moins fréquentes mais on est contraint de payer le séchage à moins de s’encombrer d’un étendage dans le studio. Avec beaucoup d’habits, le gain en temps et en argent est optimal mais les habits sales qui s’entassent symbolisaient précisément ce que je cherchais à fuir. Leur crasse qui suinte et se diffuse dans l’atmosphère ambiante comme un gaz sournois. Inhaler quotidiennement la sueur de la veille. Dans tous les cas, je refusais de conclure qu’un étendage serait la bienvenue dans le studio. Je tendrais deux lignes parallèles sous la tringle et ça suffirait. Reste à doser la masse d’habit optimale. Ni trop ni trop peu. Finalement, c’est ça le sas !

La France étant un pays de tradition chrétienne, FAnny croyait un peu. Elle était d'un background résolument athée.

Pendant la Seconde guerre mondiale, l’usine avait continué à carburer. Des Juifs s’y étaient même réfugiés. Je comprends alors mieux le passé de ce lieu, la responsabilité qui incombe à Jean-Philippe, les traumatismes dont il fut le théâtre ou qu’il permit d’éviter. Cette usine a connu la guerre ! La Guerre, c’était l’épisode que Jean-Philippe ne voulait pas oublier, tellement de fois raconté par son grand-père, Maurice Fabre, le patron de l’époque. Mais ça ne justifiait pas d’en faire un musée. Tellement de lieux furent le théâtre d’actes de barbarie, de bravoure. Le paintball pourrait se situer en 2045, au retour inévitable de la guerre mondiale, totale, d’après la théorie des cycles historiques.

Différents types de sas

  • le sas amis (réseau)
  • le sas "soi"
  • le sas espèce

Du sas à Totoom

Comment garder une trace différente de ces objets, à la manière Jean-Baptiste Grenouille qui emprisonnait des femmes dans quelques gouttes de parfum ? Pour les cartes postales, par exemple, retranscrire l'effet que me produit le fait de fouiner dans leur boîte, d'en relire certaines. Qu'à la lecture de ce texte, je ressente la nostalgie acidulée des cartes postales. Sublimer l'utilité du souvenir.

cryspy

Mémorial

Cet hommage figure dans le mémorial Fourre-tout.